Analyse - Photo de Jan Saudek

par Artsmette  -  7 Janvier 2000, 14:18  -  #analyse, #critique photo

Analyse - Photo de Jan Saudek
Jan Saudek
Photographe tchèque
http://www.saudek.com/
https://vimeo.com/23787004
1 - Technicité :
Un plan d'ensemble circonscrit dans une pièce sans doute à moins que ce ne soit sur une terrasse (?). Grande profondeur de champ, donc vraisemblablement à faible ouverture, rien n'est laissé dans le flou.
On peut penser que le photographe s'est servi d'un flash situé à droite un peu en avant de la scène si l'on en juge par une lumière assez forte sur le côté gauche des visages (à droite pour nous) et la brillance dans le pavillon du gramophone. Les ombres sont toutes portées vers la gauche de la photo.
Curieusement, le cadre en haut à gauche en semble dépourvu, sa position est d'ailleurs fort intrigante : on se demande s'il est suspendu dans les airs, s'il est vraiment plaqué contre le mur ? Est-ce un élément rajouté ?
L'organisation de la photo fonctionne de manière assez inattendue :
a/ Ce qui happe en premier, c'est le regard appuyé de l'homme. Légèrement décalé à gauche par rapport à l'axe central de la photo et au 1/4 haut de la photo. Présence forte, il nous force presque à regarder sa famille ou à nous en détourner... (nous y reviendrons).
b/ Automatiquement, nous sommes enclins à nous intéresser au regard de la femme qui s'intéresse à nous avec une égale franchise. Les yeux sont plus hauts que ceux de son mari, de sorte que le chemin que nous entamons devrait nous entraîner vers le haut droit de la photo, l'endroit le plus vide. Ce n'est pas là que nous irons.
c/ En réalité, tout est fait pour que nous allions voir ailleurs : les doigts de l'homme nous indiquent deux directions : vers les roses rouges, vers l'enfant. Le "clap" tenu par la femme nous renseigne curieusement "The family".
d/ Un autre axe se dessine du bouquet de roses rouges aux deux roses (1 jaune, 1 panachée) entre lesquels progresse un enfant à quatre pattes.
Le traitement des couleurs est aussi intéressant : sur un ensemble d'un camaïeu pastel (rose, orangé, rouille) des "taches" colorées contrastent : les taches rouges, les variations de bleu, les noirs. Quelques éléments éclatants ponctuent le tout : vêtements blancs à gauche, peau fortement éclairée de la jeune femme.
Enfin, autre bizarrerie : le basculement de la photo. En effet le bas du mur à droite paraît horizontal alors que le carrelage penche vers le bas de la gauche vers la droite. Ainsi la ligne des têtes (dessus du crâne de la femme, dessus du crâne de l'homme) et ligne du carrelage se joignent à gauche bien en dehors de la photo, toute la scène familiale s'inscrit dans ce triangle.
2 - Interprétation :
Voilà bien une photo de famille étrange : en premier lieu parce que la femme tient un clap-ardoise où est inscrit "the family", un peu comme si les protagonistes voulaient s'assurer qu'on avait bien compris. Non à l'ambigüité ! Mais d'où viendrait-elle ? De la différence d'âge entre le mari et la femme ? On pourrait penser que l'homme est plus âgé ne serait-ce que par les rides du front alors que la femme a une peau très lisse. Les chairs de cette femme sont fermes malgré ses rondeurs, son teint est clair, la peau laiteuse. Le décolleté généreux annonce des rondeurs accueillantes, les seins de LA mère. Mais attention, l'homme nous regarde droit dans les yeux et nous invite à quitter le spectacle de son épouse et désigne ce qui se passe au sol. Il nous faut donc regarder l'enfant. Mais ce n'est pas lui qui nous retient. Certes la scène est charmante : cet enfant à quatre pattes se dirigeant vers des roses ou plutôt vers une dentelle. Non ce qui retient notre attention, c'est la main coupée qu'il y a un petit instant l'enfant n'a pas pu ne pas voir ! Cette main donne tout à coup un côté gore à cette photo. Tout était calme et volupté, harmonie et tout vient de basculer, une sorte d'horreur au quotidien, une sorte d"horreur normale.
On sait que Jan Saudek a beaucoup travaillé sur la famille, "la famille de l'homme", ce besoin d'harmonie familiale côtoie le souvenir de sa déportation avec son frère jumeau dans le camp de concentration où sévissait Mendele. Sont-ce ces deux pôles qui se rejoignent ici ?

Avril 2015