Analyse - Photo de Chema Madoz

par Artsmette  -  13 Janvier 2000, 08:35  -  #critique photo, #analyse

(c) Chema Madoz

(c) Chema Madoz

1 - Technicité :
Une femme photographiée en plan américain sans tête occupe tout le cadre de l'image.
L'image, format portrait, construite sur la ligne médiane, respecte une symétrie presque parfaite.
La photographie traitée en noir et blanc utilise une palette contrastée du blanc presque pur au noir profond. Entre deux, des gris moyens clairs aux moyens sombres.
Il s'agit d'une image statique assise sur un jeu de lignes discrètes : un V renversé qui passe par les bras et se termine hors champ, deux autres V inversés formés par les mains aux doigts écartés qui stabilisent la pose, le V inversé des hanches. Pour contrebalancer cet ensemble, le V du verre de vin.
Enfin l'image est "posée" sur une ensemble de lignes horizontales visibles ou suggérées : l'horizontale de la table qui soutient le tout, l'horizontale du vin, l'horizontale passant par la taille du modèle, l'horizontale reliant les épaules.
La lumière est également répartie, placée de telle sorte qu'aucun reflet ne vienne heurter le verre. le haut du verre disparaît, le volume du pied est souligné par quelques bords noirs. Tout ceci indique une parfaite maîtrise du plan d'éclairage qui peut sembler simple mais qui nécessite une mise en place soignée.
2 - Interprétation :
C'est bien entendu sur le verre de vin que se porte immédiatement notre attention. Verre-sexe. Tout est fait pour nous inviter à boire à cette coupe ou plutôt à ces deux coupes. Tel un œnologue, tous nos sens seront sollicités : aller à la découverte d'un vin, c'est associer les couleurs, les parfums, le goût et les plaisirs que ces associations suscitent. Telle sera notre découverte sexuelle. Une affaire d'esthète.
La femme (?) nous invite à partir à ces découvertes, en gestes simples, en suggestions évidentes. Aucune peur, aucun excès. Le choix de la robe elle-même conduit à cet essentiel : une robe blanche (pureté du corps ? Pureté des intentions ?) sans décolleté, sans transparence.
Le fond noir ne nous permet pas de dire où se passe la scène. la table suggère un autel. S'agirait-il d'une messe érotique : ceci est mon corps, ceci est mon sang ?

Chema Madoz, photographe minimaliste, use et abuse des ellipses, du symbolisme, des métaphores... Un énorme travail de réflexion sur la force du signe. Un très beau travail à découvrir.

jemagphotos 02/09/2015 08:37

Je suis surpris par la qualité et la complexité de toutes tes analyses. Pour cette photo en lisant "poils sur les bras" j'ai pensé que le modèle était un homme, poignets larges et osseux, pas de poitrine. Le verre-sexe comme tu dis, nous induit en erreur, comme pour nous montrer que nos sens nous jouent des tours. Le modèle semble vouloir nous attirer par son verre trompeur pour nous dire "on peut vous faire croire n'importe quoi". Merci pour la découverte de tous ces auteurs-artistes et la complexité de leur oeuvre. Les tiennes découvertes sur Nikon Passion (La tentation) sont de la même trempe artistique. Bravo, je retourne explorer cette galerie.

Artsmette 02/09/2015 08:52

Homme ou femme ? La question reste en effet en suspens, les signes que vous relevez sont effectivement signifiants. Cela me rappelle un tableau que j'avais, lors d'une formation à l'image d'enseignants, utilisé dans une classe : rapidement, il s'agissait d'un portrait d'un jeune homme du XVIème ou XVIIème siècle (j'ai oublié). Les élèves ont tous dit : 'elle' a de gros bras, 'elle' n'a pas de poitrine, 'elle'.... jusqu'à ce qu'un élève dise : ben alors c'est un homme ! Contestation ! Je demandais alors de faire 2 colonnes : signes féminins, signes masculins. Il y eut plus de signes masculins mais la majorité des enfants déclarèrent que malgré tout c'était une femme. 2 signes semblaient dominer les autres : une "robe", les cheveux longs. or, ces deux signes étaient fort courant à l'époque (il ne s'agissait pas d'une robe, le portrait était un portrait taille). Je demandais donc à l'enseignant d'étudier l'évolution des apparences.

janyjeannot 08/06/2015 09:40

Belle analyse de l'ensemble ,Philippe .Merci .
Je m'interroge cependant sur la non-féminité (voulue)du modèle . Pureté des lignes et des couleurs ,certes ,mais absence de taille marquée,une poitrine tout juste suggérée,et surtout cette présence de duvets disgracieux sur les avant-bras et des mains plutôt grossières ...
On peut y voir peut-être ,alors,un symbolisme différent donné à ce verre de vin ...et une invitation à une découverte sexuelle ambiguë et indéterminée...

Artsmette 08/06/2015 10:10

Effectivement, la féminité du modèle est très légèrement suggérée. J'ai hésité à parler des poils sur les avant-bras, il serait, en numérique, de lisser la peau et d'effacer ce qui peut sembler disgracieux. Je m'interroge beaucoup sur les "corrections" apportées aux photos et à mes photos. En ce moment, circule une pub pour un logiciel "magique" qui, en un clic transforme un visage et le rend présentable. En même temps son utilisation systématique crée des photos à l'identique donc dépourvues d'âme. Pour revenir à la photo, ces détails montrent une femme, réelle, telle qu'elle est. Un jour, je vis une pièce de théâtre de rue, l'actrice, seule, jouer une femme jeune, plus mûre et âgée et demandait au public : laquelle préférez-vous ? La réponse était : mais c'est la même ! A différents âges. celle que tu as aimé, que tu aimes et aimeras. Femme ou homme, nous avons des imperfections, les accepter et accepter celles de l'autre, comme accepter que des vins puissent avoir plus ou moins de puissance, de tanin, de fruité, de mise en bouche...