Le complot (nouvelle littéraire)

par Artsmette  -  7 Juin 2026, 09:30

Le complot
Philippe Smette
- Installez-vous convenablement.
- Merci, croyez bien que je suis sensible à tant d'égards. Votre invitation m'a surpris. Nous sommes... ennemis.
- Et pourtant, vous êtes venu.
- Me voici, en effet. Cette entrevue doit rester secrète.
- J'y ai intérêt tout autant que vous. Vous n'avez pas été suivi ?
- Vous me vexez. Depuis des générations, nous savons nous cacher, prendre la tangente et n'apparaître que quand il faut.
- Et je vous admire pour cela, dans ma famille, notre corpulence nous contraint à une autre vie.
- Permettez-moi de vous dire que vous avez su rester élégante.
- Passons à l'objet de cet entretien. Aux prochaines élections, je souhaite garder la présidence de l’Assemblée.
- Ce n'est un secret pour personne, ma chère. Ne me dites pas que vous comptez sur moi pour y parvenir.
- Justement si ! Voulez-vous un verre de lait pour faire passer la chose ?
- Du lait ? Non merci, il me faudrait quelque chose de plus fort.
- Du sang, peut-être ?
- Notre discussion tourne à l'aigre.
- Excusez-moi, je ne voulais pas vous blesser.
- Exposez-moi votre projet.
- La loi du vingt-six septembre deux mille quarante-huit est très claire, il est interdit sur toute la planète, de consommer de la viande animale.
- Nous y étions opposés et le sommes encore. La démocratie est la démocratie, à nous de reprendre le pouvoir.
- Ne me prenez pas pour une imbécile, Tigrou. Vous et vos amis continuez à manger de la viande.
- De la viande humaine ! Comment savez-vous cela ? Nous espionneriez-vous ?
- Oubliez-vous que je dirige l'Assemblée ? Là n'est pas le sujet. J'ai besoin de vous Tigrou.
- Cessez de m'appeler ainsi.
- Pourquoi, n'est-ce pas ainsi qu'on vous nomme ?
- Mes camarades m'ont affublé de ce nom. Pour nos campagnes électorales, sur les affiches, cela sonnait mieux. En réalité, je m'appelle Antoine.
- Antoine ? Blanche éclata de rire, s'excusa puis reprit son sérieux. Dans notre vie, nous ne maîtrisons pas tout. Dernièrement, la Blanchette, cette garce, m'a attaquée en justice pour plagiat.
- Ce n'est qu'une chèvre pas faite pour les vrais combats. Le mot « plagiat » était mal choisi. Elle a perdu d'après ce qu'on ma rapporté.
- C'était écrit d'avance, on ne peut me reprocher un prénom choisi par mes parents. Cette chèvre s'est entêtée, elle l'a payé cher, je suis désormais propriétaire de son pré. Si je vous raconte cette histoire, c'est que j'entends faire le point sur tous mes ennemis qui ne sont pas pour autant vos amis.
- Allez-y, je suis impatient de découvrir les dessous de vos alliances et de vos discordes.
Alors, Blanche, la vache, présidente de l'Assemblée fit, au tigre, un point de situation franc et honnête. Le voici :
Blanchette, son alliée de toujours, se conduisait actuellement en brebis galeuse, soutenue par son troupeau d'imbéciles toujours prêtes à bégueter bêtement. Depuis qu'elle fréquentait un bouc qu'elle menait, disait-on, par le bout de la queue, elle s'imaginait reine. Elle était bien la seule à ne pas savoir que le bouc en question lui donnait des cornes de cocue. Blanche gardait l'information pour s'en servir au moment opportun. Elle venait, par son procès, de marquer un point, Blanchette était affaiblie.
Blanche était à la tête de l'Assemblée depuis quatre ans, elle en était la première présidente, elle avait dû se battre pour y arriver. Tous les animaux qui avaient à redouter des carnivores la soutenaient à cette époque de grand changement. L'extrême droite, le groupe des Rottweilers, s'était fait museler mais était en permanence prête à mordre. Des Pitbulls les avaient rejoints. Rompus aux combats, sans véritable éducation, ces derniers payaient en cachette une milice prête à tout pour obtenir un os. Ce groupe aboyait à l'Assemblée pour un oui, pour un non, et réclamait un retour à la nature sauvage en vantant le grand remplacement. Tigrou, ou Antoine, se tenait à l'affût avec ses compagnons pour en prendre la direction. Tigrou était un malin, il savait s'adresser aux foules et marquait son territoire de multiples façons.
A leurs côtés quand on portait son regard vers le centre, le groupe des loups étaient certes plus modéré mais lorgnait trop souvent en direction les Rottweilers. Leur parti s'appelait les Loups en mémoire des « Loups de Wall street », une organisation américaine qui avait les dents longues. Leur président de groupe, Canis Lupus, un canidé un peu sauvage ne rêvait que de rassemblement en une horde guidée par un mâle, lui. Les tensions internes naissaient d'un oubli de sa part : les Loups étaient connus pour leur « variabilité intraspécifique notoire », en d'autres termes, selon les régions, selon les sous-espèces, les loups peuvent varier de taille, de poids, de robe. Leur museau pouvait aussi être différent, ce qui impliquait que certains loups du parti avaient le chef dans le nez. Des amis de Blanche s'étaient vu confier la mission de leur rappeler le respect des races et de la fraternité entre les espèces. La ficelle était un peu grosse mais donnait de bons résultats, ils ne tarderaient pas à se manger entre eux.
Au centre de l'hémicycle (qu'il avait fallu élargir) se tenait fièrement le groupe parlementaire majoritaire dont était issue Blanche. S'y côtoyaient des Prim'Holstein, laitières exceptionnelles et fidèles, des Montbéliardes, hyper protéinées, des Normandes, bien sûr, qui conservaient leur tenue traditionnelle, robe pie rouge et noire. Les plus combatives était sans contestation possible, celles qui, par le passé, avaient été classées parmi les races à viande : les Charolaises, les Limousines, et les blondes d'Aquitaine, un peu plus grasses. Depuis peu, le groupe s'était enrichi, de buffles, de bisons, et autres aux noms imprononçables, récupérés depuis la fermeture définitive des zoos. Ces malheureux immigrés cherchaient leur voie, il fallait les aider.
Puis, on basculait à gauche. On y trouvait beaucoup moins d'anciens carnivores. Il y en avait certes mais ils se nourrissaient si peu, qu'ils comptaient pour du beurre. Quelques éléphants avaient sauvé leur place, dans cette partie de l'hémicycle, mais la lourdeur de leurs interventions ne trompait personne, ils étaient sur le déclin. Ironiquement, ils étaient appelés les loirs tant il leur fallait de sommeil. Malgré tout, ils en écrasaient encore lors des débats en commission.
Ils étaient talonnés par les Verts. Ils s'appelaient ainsi alors que du vert, ils n'en avaient que peu connu. Ils étaient plus habitués au confort des salons, et aux manteaux de chihuahua. Virulents à l'égard des humains, on sentait bien qu'ils avaient eu du mal à renoncer à leurs protecteurs. Ils aboyaient ou miaulaient en attente de caresses, s'emportaient, pour la forme, à l'odeur d'un barbecue qui n'était en vérité qu'un feu de forêt. Ils se pensaient la force d'appoint, toujours prêts à négocier leur participation. Alliés de l'extrême gauche pour obtenir une niche parlementaire, ils étaient, bien souvent, méprisés par les membres de ce groupe.
L'extrême gauche avait pensé, un temps, s'appelait les Vers, mais il pouvait y avoir confusion. Ils entendaient être dans tous les fruits, frais ou pourris, peu importe, du moment qu'on parle d'eux. Leur ménagerie était assez disparate. On y trouvait aussi bien des vers, des chenilles, des poules frondeuses, des chiens hargneux, une vache également qui prenait des airs de taureau, bref, un groupe tenu de main de fer par, pour les uns, un serpent à lunettes, pour les autres, un singe malin.
Voici donc le spectacle que Blanche avait devant les yeux jour après jour, du haut de sa tribune. On aurait pu croire qu'à force de recevoir des coups dans ses sabots, elle aspirait à plus de tranquillité. Toute autre qu'elle, en aurait eu le lait tourné. Mais, allez comprendre pourquoi, elle aimait ce poste. Quand le bruit était trop fort, elle fermait les yeux et se croyait dans des alpages ou au bord d'un ruisseau.
Dans un an, elle pourrait bien s'y trouver vraiment si elle n'agissait pas maintenant. D'où sa détermination à peser sur les élections aux prix de compromis et de manipulations. Qu'on soit clair, elle n'était pas prête à bouffer de la viande pour s'attirer des voix, elle devait se montrer plus fine politique. Sa stratégie était désormais posée, pour qu'elle fasse effet, elle avait besoin de l'aide de Tigrou. Ce n'était pas gagné ! Aujourd'hui, dans son ancienne étable de vacances joliment aménagée, la première chose à faire était de l'appeler Antoine.
Son plan se partageait en deux actions bien distinctes résumées en deux mots : division et humanisme. Antoine se chargerait de la division et elle des humains. Dit comme ça, tout semble simple, en politique, chacun doit y trouver son compte. Soyons plus précis.
Dernièrement, Antoine avait intégré le « club des lions », une association caritative animalière qui s'était ouverte, depuis deux ou trois ans, à d'autres animaux. Les membres étaient assez sympathiques. Blanche se demandait comment Antoine les avait rejoints. Il était de notoriété publique qu'il méprisait les lions « une bande de fainéants, incapables de se nourrir sans l'aide de leurs femmes ! ». Il avait dû se coucher devant eux et faire amende honorable. Bref, il en faisait partie. En politique, il faut savoir retourner sa peau. Le « club des lions » n'avait jamais caché ses opinions : manger des graines et des légumes lui restait en travers de la gorge. Des espèces animales avaient disparu depuis l'interdiction. Rétives à une alimentation végétalienne, elles s'étaient laissées mourir. « Le club des lions », habitué à porter secours, n'avait pas digéré l'affaire.
Il fallait les récupérer. Mais Blanche était la plus mal placée puisqu'elle avait milité pour la cause. Elle ne voulait pas revenir en arrière. Il était donc indispensable de recréer des divisions afin que chacun se recentre, c'est-à-dire la réélise à son poste. Dans ces cas-là, le mieux est de trouver un bouc-émissaire. Elle désigna le chat comme coupable. Le chat est toujours assis entre deux chaises, il revendique sa nature sauvage et dans le même temps aime se faire câliner pour profiter des avantages. Il était donc tout désigner pour s'en prendre des deux côtés. Pendant qu'on s'intéresserait à lui, Blanche pourrait sereinement mettre la deuxième partie de son plan à exécution.
Elle entendait financer une association de défense de la cause humaine ! Un projet pour le moins audacieux. Par le passé, la cause animale avait vu le nombre d'humains fondre comme neige au soleil. Blanche ne souhaitait pas subir l'inverse. L'angle devait être différent. Longtemps, elle chercha la solution, en ruminant, jusqu'au jour où elle vit un homme, un spécimen de plus en plus rare, qui réparait une clôture, celle du pré qu'avait dû lui céder la Blanchette. Ainsi donc, les humains servaient encore à quelque chose ! Ils pouvaient faire des travaux que les animaux ne pouvaient pas faire. Son projet venait de s'écrire en évidence : il lui fallait créer l'association de défense de l'homme de trait, comme il y avait eu, par le passé des chevaux et des bœufs de trait. Condition terrible, il est vrai, mais juste retournement de situation.
Tout cela fut expliqué à Antoine, lequel en fut abasourdi. Prendre comme cible les chats pour détourner l'attention ne lui posait aucun problème. Bien au contraire, il avait tout à y gagner. Un chat, un félin, on ne pourrait pas lui reprocher d'avantager l'un des leurs. Il se mettait dans la poche tous les oiseaux, les souris et les mulots. Cela mérite explication. Depuis la loi végétalienne, les animaux devaient se nourrir d'herbe, de végétaux et de graines. Depuis les origines, chacun sait que l'équilibre alimentaire est fragile. Les oiseaux râlaient, on leur piquait leur nourriture. Beaucoup d'entre eux souffraient de manques et réclamaient des mesures, en particulier contre les chats. Ceux-ci, pleins du lait des vaches, prenaient des libertés. Ils tuaient des souris et des oiseaux. Pour les manger ? Non, se défendaient-ils, cela était interdit par la loi ! Avec aplomb, ils se justifiaient en déclarant qu'il était dans leur nature de jouer à ce jeu, tuer pour le plaisir, uniquement. Il est vrai que ce comportement n'avait pas été interdit dans la loi. Bref, il y avait une brèche dans laquelle les chats s'étaient glissés. Antoine tenait son combat.
En revanche, l'idée d'une association de défense des hommes de trait le laissait sceptique. Le jeu était dangereux. Les humains, en mettant en avant des animaux, avaient perdu la partie. « Je préfère mon chien à mon mari », certes la phrase était belle mais le résultat catastrophique. Imaginons qu'une tigresse dise demain « Je préfère mon homme de trait à mon tigre », Antoine en eut des frissons.
Néanmoins, tous deux se mirent d'accord. Blanche fut réélue.
On raconte qu'en deux mille cinquante-deux, on revit des hommes et des femmes, à l'Assemblée nationale.

 

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